COMPAGNIE 1057 ROSES

En résidence du 16 au 28 avril, autour de leur création L’inversion des dents, de Jean Cagnard et dirigé par Catherine Vasseur.

Note de l’auteur
Une voix de femme, c’est le moyen que j’ai trouvé pour exprimer ce que la mienne n’était pas capable de produire, le médium à la fois le plus proche et le plus éloigné de ce que je suis, l’autre sexe, le mystère. Il fallait une force qui me soit familière et qui puisse aller au-delà de mes propres ressources. J’ai supposé que je pouvais le faire avec une voix qui avait forcément beaucoup plus d’élan et d’explosivité, depuis le temps qu’on la réprime et à laquelle je prêterais la capacité d’exprimer ma peur.
La violence vient de ce que j’entends dans la radio à l’heure des informations où les mots semblent épuisés et leur représentation, indistincte et hygiénique. Le sens se perd derrière la profusion et l’habitude. Pour parler de la réalité, le mot doit être à la hauteur de l’acte qu’il y a derrière. Il doit dire l’ordure, la dégueulasserie. Viol, massacre, famine, exode, bateau même. Le mot doit hurler, chaque mot doit hurler. Sinon, c’est de la trahison, de la conversation de salon. Mais quel langage employer pour dire l’horreur sans être dans l’horreur, sans dégoûter ? Quel mot peut en remplacer un autre qui semble tout dire ?
Ce sont les nouvelles du monde, que nous écoutons d’une oreille totalement plate parce qu’il faut continuer à vivre. Nous prenons les informations et laissons les événements à ce qu’ils sont. Nous nous tenons informés, c’est notre courage. Notre courage loin du carnage.

Jean Cagnard

Les premières pistes artistiques
L’inversion des dents ne parle pas de la violence. Il est la violence-même. A sa lecture, on se sent osciller entre répulsion et fascination. Un trouble qui impose l’investigation, l’exploration d’un endroit ignoré de soi-même. Parce que ce qui est dit l’est par une femme, nous sommes face à quelque chose d’impensé : la barbarie dans le corps féminin, celui qui doit donner la vie. Mais ce texte est lui-même l’inversion des stéréotypes sexués de la violence, généralement masculin-bourreau/
féminin-victime et ainsi traite la femme et l’homme sur un pied d’égalité dans ce domaine.
C’est aussi par cette subversion que Jean Cagnard peut imaginer une violence hors norme, jusqu’au délire, peut-être le point ultime de la barbarie, son point de non-retour.
Une figure féminine parle, une allégorie de la condition humaine, un être humain anonyme sans biographie, une et tout le monde à la fois. Le discours n’est pas le résultat d’une transe ou d’une possession. Cette femme n’est pas agie par la violence, elle la met en monde.
Il y a d’abord une injonction à elle-même, un échauffement.
Il lui faut se laisser envahir par la couleur noire, la couleur parfaite, jusqu’à l’explosion qui lui permettra de parachever son oeuvre.

Elle entame alors un processus de destruction : défigurer l’autre, refuser à l’autre l’appartenance au genre humain. Au fur et à mesure où toute humanité se retire, s’accomplit sa propre défiguration : l’inversion des dents et ainsi se manger soi-même, se réduire à l’état de déchets et disparaître « en beauté ».
A la fois big bang et fin de l’humanité.
La barbarie n’est pas le fait d’un autre différent ou extraordinaire, elle est la nôtre. Celle dont nous avons peur parce que nous nous en savons capables, chacun
individuellement par nature. C’est ce travail de conscience de la bataille à mener, avec et contre nous-même, qui sera questionné.
Plutôt que représenter la violence, il s’agit de la faire entendre.
En refusant l’emploi d’une iconographie effroyable, d’images de l’actualité ou d’effets sanglants, de hurlement, d’éructation, la piste principale est de laisser résonner en chacun les images que les mots forment en s’assemblant, laisser chacun découvrir qu’il peut les concevoir. La tranquillité et l’irréalité du plateau pourraient être l’écrin paradoxal de l’éclosion de ces images, de cette langue qui fait oeuvre poétique de l’abjection et des immondices. La recherche des pistes esthétiques se fera entre
autres autour des couleurs mais aussi de la représentation de la violence dans l’histoire de l’art.
Il y aurait trois étapes par lesquelles il faut passer : la décision, la défiguration, l’énonciation. L’une ne peut exister sans l’autre et elles doivent se dérouler dans un
ordre précis.
Et ainsi, il y aurait donc trois espaces :
• le seuil : Partir de l’origine parmi les être humains, être l’un deux, être celui qui fera représentation, qui prêtera son corps
• l’anti-chambre : se préparer à, se mettre en condition, préparer son corps à ; c’est un rite comme une tentative de retraverser l’histoire, se recouvrir de ses couche, un rite partagé car des « assistantes » veillent à son bon déroulement et participent à la
défiguration
• la chambre : la chambre d’écho, là où le corps produit la pensée, où le dire a lieu et avec lui l’horreur, où le corps ne sera qu’un trou (la bouche ou l’anus).
... Un mouvement de resserrement et de focale.

On ne peut fermer les oreilles comme on ferme les yeux. Alors il faudra entendre et collaborer à la figuration de l’acte violent. Comment faire entendre cette voix ? Celle
des profondeurs, de l’impensé ?
Catherine Vasseur